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REVIEW : « ANGLES », ou la toile des responsabilités individuelles 

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Tatiana Matip et Frank Thierry Lea Malle

La fiction d’une histoire non inédite. C’est ainsi que l’on pourrait résumer les textes génériques de « Angles », le dernier court-métrage de Léa Malle Frank Thierry, un film qui met brillamment en lumière les responsabilités individuelles d’un quelconque accident de la route au Cameroun. Review.

La première de « Angles », le dernier court de Léa Malle Frank Thierry a fait salle comble à deux reprises ce 28 septembre 2018 au Goethe Institut Kamerun, et après visionnage du film, l’on comprend aisément pourquoi. Le réalisateur de « Mes vampires », « Point de vue » et « Hands » a une nouvelle fois pris des risques, temporels et scéniques, et bien lui en a pris. « Angles » est une toile tissée, au présent, au passé et au futur d’un banal accident de la route, comme il y en a trop souvent au Cameroun, mais qui pointe les responsabilités des uns et des autres, dans une logique et un schéma trop communs pour ne pas être systémiques.

En plein midi d’une journée ordinaire, un camion de transport commercial fait un accident, causant au passage une quinzaine de morts et autant de victimes. De ce non évènement sur les routes du 237Land, Léa Malle en fait une excellente analyse des responsabilités et consciences interpersonnelles. Pour citer une des phrases du film, « Comment est-ce que ce véhicule a pu traverser tous les postes de contrôle le long de son parcours ? ». Comment une série de mauvaises décisions individuelles, à la fois égoïstes et dans une certaine mesure compréhensibles, peuvent mener à un tel drame ? C’est ce à quoi tente de répondre le film, qui, l’air de rien, s’avère être une fine analyse de la misère et des mécanismes qui auto-alimentent la corruption au quotidien.

Et pour cela, Léa Malle n’emprunte pas la voie la plus facile. Le réalisateur a fait le choix de faire des allers retours temporels constants avant et après le drame, pour mieux mettre en évidence les causes et les conséquences des actes posés par chacun des personnages, au risque parfois, sans les indications écrites, de perdre le spectateur. Excellemment portés par chacun des acteurs qui campent à la quasi-perfection leur rôle,  notamment Tatiana Matip et Eshu Rigobert Tamwa, le scénario, pourtant assez complexe, s’avère en définitive assez bien maîtrisé. Le choix d’un film en langues ajoute une touche non négligeable de spontanéité, de chaleur, et de vraisemblance, en raison de la proximité socio-linguistique et comportementale qu’il créé avec le public.

Sur le plan technique, on remarque une nette amélioration des effets d’SMS depuis « Hands », ainsi que la mise en scène d’un journal télévisé en live vraiment réussie. Léa Malle a beaucoup misé, peut-être un peu trop, sur les annotations écrites en aparté, principalement pour le découpage temporel. Ainsi, on regrette que ces indications ne soient pas accompagnées d’une mise en scène ou un effet particulier, au-delà de la musique de fond, pour un meilleur repérage temporel du spectateur. Néanmoins, avec « Angles », le réalisateur a une nouvelle fois prouvé qu’il savait, et pouvait se challenger et innover sur le plan technique.

« Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. », d’après l’écrivain français Gustave Flaubert, qui, au sujet de son livre intitulé Madame Bovary, écrivait : « écrire la vie ordinaire comme on écrit l’histoire ou l’épopée (sans dénaturer le sujet) est peut-être une absurdité. Voilà ce que je me demande parfois. Mais c’est peut-être aussi une grande tentative et très originale ! ». La fiction d’une histoire non inédite d’un accident de la route de Léa Malle Frank Thierry est une grande aventure et très originale que la rédaction de LFC recommande de voir chaudement !

> La Bande d’annonce de « Angles ».

M.N.

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REVIEW : WALLS, immersion dans une prison collective

Un grand moment de cinema que l’on aurait souhaité qu’il dure plus longtemps. Ne serait-ce que pour avoir plus d’éléments de réponses. WALLS est ce type de film : beau, oppressant, énigmatique, qui laisse ouvertes toutes les hypothèses.

Réalisé en 2016 par Narcisse Wandji qui l’a co-écrit avec Françoise Ellong, le film raconte l’histoire de Richard MEKA (Jacobin Yarro), écroué au centre de détention de MABIDO depuis plusieurs années pour corruption et détournement de fonds. En attente de jugement, c’est son fils Martin (Anurin Nwunembom sacré meilleur acteur aux Écrans Noirs 2018), également son avocat, qui est en charge du dossier.

Mais comment vit-on, de l’intérieur, la souffrance d’être enfermé dans une prison au Cameroun pour des faits que l’on nie ? Une souffrance d’autant plus douloureuse que votre propre fils vous croit aussi coupable. Comment met-on en scène un système judiciaire opaque, emprisonné dans la médiocrité ? Une relation père-fils brisée, touchée au plus profond par le doute (de Martin envers son père), l’amertume (de Richard pour son fils), et la culpabilité (de leur ressenti respectif) ?

WALLS, ce sont tous ces murs infranchissables : les barreaux autour d’une justice intelligible, les parois de plus en plus étanches qui se dressent lorsque la confiance s’érode, y compris parmi les plus proches. C’est la métaphore d’une prison collective, celle dans laquelle se situe le « 237ème » prisonnier de l’isoloir, chiffre assez symbolique pour être uniquement le fruit du hasard. Un lieu physique et psychique où l’obscurité prédomine, mais sans jamais prendre le pas sur la complexité et la beauté des individus qui la composent, brillamment retranscrite dans le court-métrage, visuellement comme scénaristiquement.

Mais comment décrire cet enferment sans biais, sans parti pris ? Parce qu’au bout des 14 minutes du film, la question centrale demeure. Richard MEKA est-il coupable, ou est-ce tout le système qui est lui-même une prison, corrompu et désespérant ? Et c’est par la voix de Edimo (Gérard Essomba), un des plus anciens détenus, que cette réalité est dépeinte. Personnage singulier, il incarne, avec le gardien de prison (Axel Abessolo), cette institution carcérale qui se narre, démente, chancelante, et blasée. Par Edimo, c’est donc la prison elle-même qui se décrit et décrit les individus qu’elle embrasse, leurs situations, leur détresse et solitude.

En plus d’être un magnifique court-métrage bien réalisé, bien mis en scène, et dans l’ensemble plutôt bien interprété, la force de WALLS est aussi de laisser le spectateur libre de faire l’interprétation qui lui convient. À la Rédac’, on y a vu une immersion totale et réussie dans une prison collective.

M.N.